Il nous est devenu habituel de souligner la disposition dialogique du moi, affirmant non seulement la dimension sociale de l’identité humaine, mais aussi son indéracinable corporéité. Poussée à l’excès, une telle représentation peut réduire le moi à un simple jeu de forces impersonnelles et matérielles ou à un éphémère temporel. Tel est le moi « postmoderne » envisagé par le philosophe français Gilles Deleuze, pour qui l’intériorité, l’intégrité et la cohérence du sujet sont forcément fracturées. Paradoxalement, la représentation philosophique du moi comme pris dans un jeu de forces conduit à sa propre surdétermination, le vidant de sa spécificité et de sa contingence si bien que moi apparaît comme le revers d’un moi idéel ou unitaire cartésien. Dans le contexte de ce débat, philosophes et théologiens pourraient utilement se demander s’il peut exister un moi qui ne soit ni un « je » unitaire ni le point d’appui de flux discontinus, mais qui soit néanmoins reconnaissable comme un moi particulier, même si une telle description ne suffit pas à le définir comme une totalité. À cette fin, on peut constater une tendance à remonter en amont des Lumières, en particulier à l’Antiquité classique, dans une quête de sources alternatives pour articuler les multiples notions d’ipséité (selfhood) qui apparaissent dans la tradition occidentale. Cependant, bien souvent cela conduit à rechercher chez Platon une anticipation du moi moderne marqué par un dualisme métaphysique de l’âme et du corps. Dans ce qui suit, je soutiendrai qu’au contraire, la pensée de Platon lui-même remet d’emblée en question ces conceptions du moi. Une telle affirmation peut ainsi être prise comme solidaire des redécouvertes critiques de Platon, depuis le déploiement du platonisme contre Descartes chez Ralph Cudworth, jusqu’à la focalisation de F. M. Cornford au siècle dernier sur la dimension religieuse et mythique de sa philosophie. Dans le propos qui suit le lecteur trouvera en effet un reflet des travaux spécifiques de ces deux auteurs.
Catherine Pickstock (Tue,) studied this question.