Dans les textes qui accompagnent ou qui retracent l’introduction en Europe de l’inoculation de la petite vérole, différents acteurs apparaissent: l’opérateur, les familles en attente, les sujets protégés. La plupart sont nommés; tous ont des traits qui les singularisent. Cependant aucun de ces textes ne mentionne celui ou celle sur qui aura été prélevé le pus variolique nécessaire. L’objet de cette étude est de chercher quel fut cet absent, ou quel il put être, avant de chercher les raisons pour lesquelles il fut retiré des récits et des témoignages. Après avoir rappelé les différents modes d’acquisition de ce pus, et après avoir souligné l’anonymat dont était régulièrement marquée la personne du donneur, l’étude recensera quelques cas index où apparaissent des noms et des visages. Ce parcours dans les textes permettra de mettre à jour deux facteurs, l’un politique et l’autre administratif, qui peuvent rendre compte de cette absence: le corps n’a pas d’existence politique clairement établie (il est un «commun»); l’inoculation, contrairement à ce que sera la vaccination, reste une relation de gré à gré, de particulier à particulier, sans strict contrôle tiers par des institutions. En élidant le donneur, l’inoculation admet la division des corps naturels, entités discrètes, comme lieux d’application de mesures sanitaires, d’entreprises marchandes, de transactions de gré à gré, mais aussi comme lieux d’exercice du pouvoir politique. Avec le cas index de l’inoculation du monarque, le corps politique de la personne du Roi devient le lieu de la réunion des corps naturels au terme de laquelle les corps naturels deviennent le seul et unique corps politique. L’inoculation apparait, pour ce qui est de la France, comme un geste sanitaire qui produit des effets politiques.
Serge Boarini (Wed,) studied this question.