Résumé Cet article part de l’observation selon laquelle les fictions utopiques de la première modernité, contemporaines de l’expansion européenne dans le monde, tendent à ériger en invariant la présence d’un épisode de conquête coloniale au fondement des sociétés dont elles déploient ensuite les institutions idéales. Que ce type d’exposé prenne généralement place — autre invariant, motivé quant à lui par le souci de vraisemblance — au sein d’un récit-cadre relevant de la relation de « voyage », sinon de conquête, voilà qui pose de façon aiguë la question du sens à donner à un tel épisode fondateur. Étudiant le cas de l’Histoire des Sévarambes (1677–1679), l’article conclut qu’elle exprime, par le jeu des niveaux narratifs et des perspectives associées, l’idée de conquête coloniale comme coup d’État, au sens d’opération qui trouve une légitimité rétrospective dans la stabilité politique apportée par le conquérant. L’article interroge également l’articulation frappante entre imaginaire colonial et promotion (précoce) de l’idée de progrès humain et historique, à travers la convocation par ce roman d’une « altérité coloniale » qui n’est pas totalement édénique, ni fondamentalement corrompue. Enfin, il propose de voir dans la fiction de Veiras une illustration du caractère situé (et en l’occurrence unilatéral) de l’écriture de l’histoire.
Yasmine Atlas (2025) studied this question.